11 janvier 2014

Anders Petersen, si proche

320 photos densément accrochées. Toutes en noir et blanc, d’un noir presque baveux tant il sature la nuit de ces vies. Des images alignées, proches, égales dans leur dureté, dans la violence de leur existence, de ces existences. L’exposition de photos d’Anders Petersen que propose la BnF et la Galerie Vu, à la BnF, est d’une force absolument incroyable. Je suis resté figé devant ces images, que je connaissais pourtant pour la plupart. Cette exposition happe le visiteur. Sans doute, l’accumulation choisie accentue-t-elle la force de cette monstration (j’emploie ce mot aussi pour ce qu’il sous-entend de monstruosité). Une photo isolée n’extrait pas le spectateur de son contexte personnel. Ces centaines d’images d’archanges déchus, alignées en rangs serrés, si.

Anders Petersen a photographié les clients du café Lehmitz, de 1967 à 1970 (avec un Nikon F, précise-t-il, ce qui situe techniquement ces prises de vue dans le Moyen Age photographique, alors qu’elles sont toujours, esthétiquement, socialement, exactement contemporaines). Il a fixé de l’amitié, de la proximité, la vie, l’ivresse, les amours, de cette faune de bar, dont il a partagé les jours et sans doute pas mal de nuits.
Ce récit est une œuvre originaire si parfaite qu’Anders Petersen aurait pu arrêter la prise de vue après cette immersion et rester le maître d’un moment achevé. Il n’a, cependant, jamais cessé de photographier d’autres clients de la vie, d’autres ratés, d’autres cabossés.
L’excellent film qui accompagne cette exposition nous aide à comprendre sa proximité avec ces humains, clé de son travail. Son propos me permet même de comprendre pourquoi William Klein, que je tiens pour un Michel-Ange de la photographie, aurait dû arrêter la photographie après 1968.

Ce film nous montre Anders Petersen au travail, sans nous imposer l’irréalité d’une mise en scène, si souvent accablante pour l’artiste qui s’y prête et le documentariste paresseux qui la commet. La complicité de l’auteur et de Petersen n’a pas été utilisée pour construire une fiction enjolivante. On le voit faire ses tirages et les retoucher, et ces images ne puent pas la manipulation éhontée. Ce travail, si naturel, qu’il poursuit en discutant, c’est une pratique archéologique de la photographie. Une pratique cohérente avec sa prise de vue.
Je ne sais si Petersen travaille uniquement en argentique aujourd’hui, ou s’il a basculé dans le confort accru qu’a apporté le numérique. Ce qui est certain, c’est que son travail est resté le même depuis le café Lehmitz, et ce constat est, ici, un salut reconnaissant. Cet homme a su conserver sa proximité avec ses sujets, proximité de vie qui seule permet à ces photos de ne pas être factices, et proximité de prise de vue. Ces humains sont pris à bout portant. Ils sont l’humanité, une humanité que mon quotidien de vie bourgeoise juge fascinante et terrifiante. Il n’y a pas un visage lisse dans quarante ans de portraits. Aucune virginité. Aucune innocence. Du sexe partout présent, visible, sous-tendu. La vie brute, brutale.

Cette exposition est visible jusqu’au 2 février à la BnF, Bibliothèque nationale de France, site Richelieu (entre le Palais Royal et l’ancienne Bourse).
Du mardi au samedi de 10h à 19h, le dimanche de 12h à 19h.
Tarif plein : 9 €, tarif réduit : 7 €

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